17 h 25.

À quelques bureaux du mien, quelqu’un ferme déjà son ordinateur. Une veste disparaît d’un dossier de chaise, un « bonne soirée » traverse le couloir.

Moi, je rouvre un ticket.

J’ai terminé mon analyse dans l’après-midi et identifié le responsable produit pour une décision. Il n’a pas encore répondu.

Rien d’anormal. Je ne m’attends même pas vraiment à une réponse aujourd’hui. Il n’y a donc, objectivement, plus rien à faire.

Je relis quand même.

Est-ce que j’ai pensé à ce cas-là ? Est-ce que cette partie est assez claire ? Est-ce qu’il faudrait ajouter une autre option ?

Je corrige une phrase. Puis une autre.

17 h 34.

Je ferme enfin mon ordinateur.

Mais le ticket, lui, vient avec moi.

Sur la route du retour, un autre scénario me traverse parfois l’esprit. Puis une dépendance, une conséquence, un cas que je pourrais encore explorer.

Certaines idées méritent réellement de revenir dans l’analyse. D’autres ne font que prolonger une réflexion qui était déjà suffisamment mûre pour être décidée.

À force de continuer, une autre difficulté apparaît : l’analyse évolue alors qu’une décision a déjà été demandée. La question formulée deux jours plus tôt ne correspond parfois plus exactement à l’état actuel du sujet.

Il faut alors décider s’il existe réellement un nouvel élément qui justifie de reformuler la question — ou si je suis simplement en train de chercher un niveau de certitude dont la décision n’a pas besoin.

C’est là que j’ai commencé à voir le problème autrement.

Une bonne analyse ne consiste pas à épuiser toutes les possibilités avant de la transmettre. Elle doit arriver à un point où ce qui est connu, ce qui reste incertain et ce qui doit être décidé sont suffisamment clairs pour permettre à quelqu’un d’autre de prendre le relais.


Cette façon de travailler a duré assez longtemps pour produire un autre effet : certains matins, je ne savais même plus exactement où reprendre.

Entre ce que j’avais analysé, ce que j’avais encore envisagé après coup et ce qui attendait désormais une décision, les frontières devenaient floues.

J’ai donc commencé à laisser quelques lignes à la personne que je serais le lendemain matin :

  • Qu’est-ce qui est réellement terminé ?
  • Où en est le sujet ?
  • À qui revient la prochaine étape ?

Au début, c’était simplement pour ne plus perdre le fil.

Je pensais laisser une trace de mon travail.

Je dessinais en réalité l’endroit où ma responsabilité devait s’arrêter.


Un soir, je termine une analyse et commence ma note :

En attente du responsable produit.

Je m’arrête.

En attente de quoi, exactement ? Qu’il valide la direction proposée ? Qu’il choisisse entre deux options ? Qu’il décide si le sujet mérite d’aller plus loin ?

« En attente » décrit un état. Pas une décision.

Je retourne donc dans mon analyse. Cette fois, je ne cherche pas un scénario supplémentaire. J’essaie simplement de formuler ce qui manque pour avancer.

Après quelques essais, j’écris :

Analyse d’impact terminée. Je recommande l’option A. La prochaine étape est une décision du responsable produit sur cette orientation.

Je relis.

Cette fois, la phrase me suffit.

Non pas parce que l’analyse est parfaite, ni parce que toutes les incertitudes ont disparu. Elle me suffit parce que je sais désormais distinguer trois choses : ce que j’ai établi, ce que je recommande et ce qui doit encore être décidé.

Le ticket est toujours ouvert. Le responsable produit n’a pas encore répondu. Rien n’a changé dans le processus.

Pourtant, je ne rouvre pas le document.

Le lendemain matin, je sais exactement où en est le sujet. S’il revient avec une décision, je pourrai continuer. Si un nouvel élément important apparaît entre-temps, je saurai pourquoi l’analyse mérite d’être rouverte.

Sinon, elle peut attendre.


Avec le temps, mes notes se remplissent de ces attentes. Une décision produit ici, une implémentation là, une validation technique ailleurs.

Le nombre de tickets ouverts ne diminue pas miraculeusement. Les décisions ne deviennent pas plus rapides et les journées ne deviennent pas soudainement plus simples.

Mais à 17 h 25, quelque chose est différent.

Je peux regarder un ticket encore ouvert sans chercher immédiatement ce que j’aurais oublié. Je peux avoir une idée sur la route du retour sans considérer automatiquement qu’elle remet toute mon analyse en cause.

Surtout, je peux faire la différence entre une vraie lacune qui mérite de rouvrir le sujet et cette petite voix qui murmure simplement :

Tu pourrais peut-être encore vérifier une chose.

Un soir, avant de partir, je regarde une dernière fois un ticket qui attend une décision.

Toujours ouvert.

Autour de moi, les ordinateurs se ferment déjà. Quelqu’un enfile son manteau. On parle vaguement de ce qu’on va manger ce soir.

Pendant longtemps, j’aurais rouvert l’analyse une dernière fois. Juste pour vérifier.

Cette fois, je ferme mon ordinateur aussi.

Le ticket est toujours là. La décision reste à prendre. Demain, le sujet reviendra peut-être sur mon bureau et, s’il revient, je saurai pourquoi.

Mais pas ce soir.

Je pensais attendre le responsable produit.

J’attendais en réalité de m’autoriser à laisser ce problème quitter mon bureau.