Un jour, plus personne ne répond :

« Je m’en souviens. »

On ne sait jamais exactement quand ce moment arrive. Il n’y a pas d’annonce. Pas de départ. Pas même un silence particulier. Seulement une question qui reste un peu plus longtemps dans la pièce. Alors quelqu’un propose une explication. Puis une autre. Les deux semblent plausibles. On choisit celle qui paraît la plus logique. Et, sans le vouloir, on vient peut-être de réécrire une partie de l’histoire.

On imagine souvent que la mémoire disparaît lorsqu’une personne quitte l’équipe. En réalité, elle commence bien avant. Pendant que tout le monde est encore là. Les décisions restent. Les raisons, elles, deviennent progressivement moins nettes. Un détail oublié. Une hypothèse dont personne n’est plus tout à fait sûr. Une contrainte qui n’existe peut-être même plus. Le système, lui, continue de fonctionner.

Comme si rien n’avait changé. C’est sans doute pour cela que certaines parties d’un produit deviennent difficiles à toucher. Non parce qu’elles sont complexes. Parce qu’elles sont devenues mystérieuses. On hésite. On contourne. On préfère ne pas prendre le risque. Ce n’est pas le code qui impressionne. C’est l’absence de certitude. On dit souvent que la documentation sert à conserver des informations.

Je crois qu’elle sert à autre chose. Elle empêche les décisions de devenir des légendes. Le code raconte ce qui a été construit. Rarement pourquoi. Les raisons disparaissent discrètement. Bien avant les personnes. À moins que quelqu’un ne les écrive. C’est peut-être pour cela que la documentation ne travaille presque jamais pour aujourd’hui. Elle travaille pour demain.